Mouvement citoyen plutôt que politique, Espéranto-Liberté a décidé de participer aux présidentielles. L'objectif est le développement de cette langue neutre.
Tous les présidentiables ne sont pas énarques avec cravate. Christian Garino enseigne l'histoiregéographie au collège de Novalaise et porte un pull de sport, sans marque. Et des sandales. Jeune quinquagénaire comme Nicolas Sarkozy, en vie maritale comme Ségolène Royal, né à Bourg-Saint-Maurice comme Hervé Gaymard, la ressemblance se termine là ; Christian Garino a arrêté ses études après le lycée. Il travaille, s'intéresse aux sciences sociales, voyage beaucoup et découvre l'Inde. «Cette expérience de liberté a été déterminante» reconnaît-il. A 26 ans, il entame des études d'histoire ; il devient instituteur en 1987, puis professeur cinq ans plus tard. « A l'école j'avais fait anglais, allemand et latin. En anglais j'ai une bonne maîtrise, surtout parce que j'ai voyagé. J'utilise l'espéranto quotidiennement par internet. Pour le parler c'est moins évident, car on n'est pas nombreux. »
Après un essor au début du XXème siècle l'espéranto a été 'boosté' par internet. Neutre, il pourrait être une langue internationale alternative (et moins politisée) que l'anglais. Dès 1986 Christian Garino s'investit dans l'association Espéranto-Vive, donne des cours, monte des ateliers dans les collèges. Ces Chambériens lancent en 1999 une pétition nationale pour obtenir l'option espéranto au baccalauréat.
« Voyant que cela n'aboutissait pas, on a décidé de participer aux élections » revendique fièrement Christian Garino, déterminé. Une décision « mûrie » depuis plusieurs années, mais « les mouvements espérantistes [mondiaux] ont du mal à intégrer cette dimension électorale, pour amener le débat auprès des citoyens. » Les structures nationales restent elles aussi sceptiques : « pour essayer de faire avancer l'espéranto sur le plan politique, nous démarchons tous les partis démocratiques pour leur demander de soutenir le développement de l'espéranto et ne pouvons en même temps soutenir un parti qui va se positionner en concurrent » argumente Bruno Flochon, le président de l'association Espéranto-France (700 à 1000 adhérents.) « Cependant nous comprenons les arguments de ceux qui, déçus des promesses et déclarations de nombreux politiciens, ont souhaité se lancer pour défendre l'idée de l'espéranto. » Car tous les partis se déclarent favorables à l'espéranto (sauf le Front National), mais sans plus. « On n'avait rien à perdre » résume Philippe Pellicier, président d'Albertville-Espéranto.
Europo Demokratio Esperanto (Europe Démocratie Espéranto, EDE) se créé en 2003 avec quelques centaines d'adhérents, se plaçant au dessus des partis pour promouvoir l'espéranto « outil indispensable pour permettre le débat politique [européen]. » Lors des élections européennes l'année suivante Christian Garino prend la tête de la liste Sud-Est. « Ça a tout chamboulé. On a changé d'échelle. En Italie, en Belgique, en Slovénie, ça a frémit mais sans se faire. » Outre-Rhin une liste autour du prix Nobel d'économie 1994 Reinhard Selten ne parvient pas à se concrétiser. Depuis tous préparent un parti européen comme le Parti Populaire européen ou le Parti Socialiste européen.
« Après la monnaie unique, la langue commune »
« Le but était déjà d'essayer d'agir sur la sphère nationale, pour initier le débat. Aujourd'hui, une politique nationale se fait au niveau européen. Or les moyens de la Démocratie n'ont pas suivi. » Adopter l'espéranto comme deuxième langue officielle dans tous les pays de l'Union favorisera la démocratie européenne et préservera la diversité culturelle en empêchant la domination d'une seule langue. Favorable à « tout ce qui tendra à arriver à l'Europe réelle, » fédéraliste, Christian Garino avance aussi le référendum d'initiative populaire, réclame la garantie de l'indépendance et de la qualité de la presse, le développement de la citoyenneté européenne par des échanges et des jumelages.
Déjà heureux d'être parvenus à se présenter dans 7 des 8 circonscriptions les candidats d'EDE recueillent 25259 voix en France (0,15%) le soir du 13 juin 2004, avec des percées en Savoie (334 voix, 0,32%), Drôme et Pas-de-Calais. Uniquement des votes de conviction, puisqu'il fallait imprimer soi-même son bulletin sur internet. « Pour nous c'était le succès de la médiatisation, on a même eu des spots télévisés » se satisfait Christian Garino. « Très rapidement, Raymond Boré et moi on a proposé de rebondir sur les présidentielles. Pour nous ça a été très naturel, nous devons être présents pour amener le débat. On a quand même peu de chance de passer le cap des 500 signatures, mais cela nous offre une tribune » annonce le candidat, dont le courage et les convictions sont soulignés par l'ensemble des espérantistes.
Si l'aventure européenne n'avait pas toujours été bien acceptée par les espérantophones français, l'initiative présidentielle l'est encore moins ; la branche française de SAT (Sennacieca Asocio Tutmonda) refuse de se positionner lors de son congrès d'avril et le président d'Espéranto-France parle d'une « initiative isolée » sans soutien associatif. Même EDE ne cautionne pas la campagne présidentielle, bien que selon Christian Garino, évasif, la moitié des sympathisants l'ait suivi. Pourtant la liste de diffusion internet de sa campagne ne compte qu'une grosse trentaine d'adresses... EDE ne prend pas position lors du référendum du 29 mai 2005, tandis que Christian Garino vote un non pro-européen. Cette année-là Raymond Boré et lui créent Espéranto-Liberté : c'est cette association régionale « d'une centaine d'adhérents » qui a « pris en toute indépendance » la décision de faire de son porte parole son candidat après les désistements du généticien Albert Jacquard et du sociologue Edgar Morin.
En 2002 seulement 3 candidats sur 16 avaient obtenu plus de 10% de voix. « Cette élection, très prisée par les Français, est l'une des rares à permettre aux petits partis de s'exprimer » réplique agacé Christian Garino. « La crise du 21 avril n'est pas dû aux micro-partis avec des pourcentages extrêmement faibles. La crise vient des divisions internes des grands partis. Des gens se sont abstenus ou ont fait un vote protestataire. » Pour 2007, La Vie Nouvelle a recensé 28 candidats déclarés, du royaliste Yves-Marie Ameline à Dieudonné en passant par Roland Castro, d'Utopies Concrètes, sans compter ceux candidats à l'investiture d'un parti. Tous traquent les 500 signatures d'élus (parlementaire, conseiller régional ou général, ou maire) nécessaires pour être candidat. Mais avec 20 000 euros de budget nécessaire, Espéranto- Liberté recherche des fonds en même temps. Quant à Christian Garino, il consacre 2 à 3 heures par jour à faire vivre l'association et à relancer les élus, et s'étonne du succès – d'estime – de sa campagne auprès des internautes.
Début mai Christian Garino tenait une trentaine de promesses de signatures, le double de soutiens. Michel Bernard, maire de Curienne, envisage de signer en faveur de cette candidature, « mais je voudrais en savoir un peu plus sur ses opinions politiques. » Déjà sollicité par plusieurs des « petits » candidats, Michel Bernard avait appris l'espéranto il y a quelques années, une langue d'« humanistes. » Le groupe socialiste du Conseil général du Pas-de-Calais a adressé à Christian Garino – non pas leurs signatures – mais un v½u voté par le Conseil général « demandant aux pouvoirs publics d'aider au développement de l'espéranto. » Médiatiquement, Alain Mourguy (Union pour la démocratie directe) et Antoine Waechter (Mouvement des écologistes indépendants) ont traduit leur site internet en espéranto.
Le candidat espérantophone reconnaît détourner un peu le droit du citoyen à se présenter au profit d'une cause. « Il semble que nous vivions dans une société où il faut avoir des actions « impact » pour espérer communiquer ses idées » justifie Gérard Nancey, fleuriste à Moulins et ancien candidat aux européennes. « Nous aimerions aussi voir les principes qui prévalent dans l'espéranto – clarté, transparence, accessibilité – dans tous les domaines économique, y compris la finance », ajoute Christian Garino. Mouvement citoyen avant d'être politique, Espéranto- liberté annonce sa disparition dès l'annonce de la reconnaissance officielle de l'espéranto.
Quelque soit l'issue de la campagne présidentielle du Savoyard, Espéranto-liberté et E.D.E. ne présenteront pas de candidats aux législatives de 2007 et aux municipales et cantonales de 2008. La préparation des européennes de 2009 a déjà débuté, en espérant faire de l'espéranto la langue officielle de l'Union européenne.
PIERRE CAILLE, CLP
Commentaire de la photo : Christian Garino, 50 ans, a annoncé il y a quelques semaines qu'il se présente aux élections présidentielles avec Espéranto-Liberté. L'objectif de ce professeur d'histoire-géographie est la reconnaissance de l'espéranto comme langue officielle de l'UE, pour permettre à tous de participer au débat démocratique européen.
L'espéranto, pour tout simplifier !
Parmi les nombreuses langues artificielles construites pour simplifier les relations humaines, l'interlingua (1951) ou le mondlango (2002) restent peu connus. Le volapük a connu un succès éphémère à partir de 1879 avant de s'effondrer par sa complexité. En 1887 l'ophtalmologiste polonais Ludwig-Lejzer Zamenhof (1859-1917) imagina une langue sans la grammaire nébuleuse du français ni les règles de prononciation aléatoires de l'anglais, ni même les multiples déclinaisons du russe. Des préfixes et des suffixes – sans homonymie – s'agglutinent à des racines issues de l'indo-européen ; paroli (parler) forme parola (oral) senparola (muet) ou alparoli (s'adresser à.) Comptez 150 heures de travail pour être bilingue dans la langue universelle, contre 1500 en anglais. En 1986 une conférence de Claude Piron, sommité espérantiste suisse, avait lieu à la MJC de Chambéry sous la houlette de Raymond Boré. Celui-ci propage l'espéranto depuis 1946 et est l'artisan du Square Zamenhof à Chambéry et de l'arbre de l'espéranto planté la semaine dernière à Aix-les-Bains. Pour l'actuel candidat à l'Elysée ce fut une révélation ; « depuis plusieurs années j'essayais de voir comment faire des relations entre jeunes élèves Français et étrangers. Et je me bloquais au problème de la langue. » La langue qui permet de dépasser la tour de Babel est parlée par 3 millions de personnes dans le monde (selon le Quid) et en France « plusieurs dizaines de milliers de personnes ont étudié un jour ou l'autre cette langue. »
« La Vie Nouvelle » n°1198 le 18 mai 2006